Billet d’humeur #4

Un ami nous a fait parvenir ce petit moment d’humeur enfermé chez lui en ces instants où nous luttons contre un ennemi qui n’est invisible que parce que nous avons une mauvaise vue. Ledit ami est sous le coup d’une restriction de ses agissements sur twitter et perdu dans son isolement, il divague. Épisode #4

Point-virgule

par @PetrovskyBL

On m’a fait remarquer, à juste titre ou pas mais la personne qui a osé a toutes les raisons de ne pas avoir tort, que j’utilisais trop, et trop mal, les points-virgules. Ce billet sera donc (je préviens !), en plus de ce qu’il devait être à la base, une anarchie, une rébellion, contre le parfait usage de la ponctuation ; et il y aura quatre points-virgules, dont celui que vous venez de passer, ni plus, ni moins, pour lutter contre leur extinction programmée par des réformistes sanguinaires à l’apnée médiocre. Que voulez-vous ? C’est mon côté sauvegarde-des-espèces-en-voie-de-disparition. J’ai d’ailleurs chez moi une femelle dodo vivante de toute beauté, prénommée Micheline, que beaucoup d’insulaires et d’ornithologues m’envieraient. Ce signe, le point-virgule — suivez un peu bon sang — peut servir à tout un tas de choses puisque son origine et ses premiers emplois sont flous, mais il est communément admis qu’il permet principalement de séparer les parties d’une phrase qui n’ont pas de lien entre elles, ou de faire une pause dans une phrase trop longue, notamment quand ladite phrase est déjà remplie de virgules qui auraient perdu le lecteur dans les méandres de la pensée d’un auteur tenté de croire, sans qu’on en ait de certitude, qu’un point trop rapidement posé est l’ennemi du bien, et que la langueur monotone des circonvolutions d’une interminable mélopée godillant de ponctuation en ponctuation résonne à l’oreille des liseurs comme le son feutré et grisant d’un string qu’on claque sur un fessier dont le sexe (ou le règne) ne regarde que les mœurs de celui ou celle qui le convoite. Le point-virgule sauve donc des vies en autorisant une légère respiration au lecteur qui sans cela tournerait au violet, ou au bleu, ou au vert pour ceux de nos congénères souffrant de tritanopie, sous l’absence d’oxygène et mourrait mollement dans un râle baveux dégoûtant. C’est que respirer est un réflexe qui a permis à notre espèce, et à toutes celles dites aérobie – rien à voir avec la gymnastique matinale – de survivre, de procréer sereinement sans s’étouffer et d’envahir la surface du globe tranquillement jusqu’à ce jour de retour de bâton où un pangolin a asphyxié l’humanité et nous oblige à côtoyer de près des proches devenus trop proches. Je n’ai pas ce problème car je suis très heureux de passer plus de temps avec ma douce, même si cette période est synonyme d’un surcroît d’activité pour nous-deux, et qu’elle m’éloigne tristement de cette machine automatique à café aux chromes tapageurs qui était devenue ma maîtresse de pauses ; enfermé je bois maintenant de l’eau chaude avec tout un tas de plantes dedans, ma compagne d’infortune, et de vie, appelle cela du thé et prétend que c’est très bon pour ce que j’ai (même si j’ignore ce que je suis censé avoir) mais je vois bien que c’est pour nommer l’innommable, ou pour m’amadouer, et elle y arrive en plus, c’est parce que je suis une bonne pâte et que je me laisse faire ; par contre qu’est-ce que ça fait pisser ! Mais penchons-nous, sans tout de même laisser notre fondement et ses orifices accessibles aux plus affamés des confinés, je vous rappelle qu’il faut garder ses distances, et que cela vaut pour toutes les parties du corps ; penchons-nous donc sur cette humanité recluse à la manière d’un vieil ermite malodorant au sommet d’une montagne qui n’attire que les pandas belliqueux et les producteurs de dessins animés. Puisqu’on parle de respirer au milieu d’une tirade trop longue — le point-virgule toujours — interrogeons-nous. Cette pause horrible demandée par la nature à notre espèce humanoïde, absolument pas enviée par aucune autre, humanoïde ou pas, de l’univers qui serait capable de nous contacter, car aucune ne l’a fait, ce qui prouve (monsieur le juge !) qu’on doit être sacrément peu désirables, ou que leur système postal est aussi détestable que nos livreurs de colis qui prétendent qu’on n’est jamais chez nous, même quand c’est le docteur qui nous y oblige. Personnellement je vais faire montre d’honnêteté et attribuer cette attitude énervante des services de messagerie aux dysfonctionnements chroniques de notre interphone, que notre propriétaire, qui a la chance de posséder tout l’immeuble et de vivre au dernier étage de celui-ci, ne trouve pas assez rentable de réparer, nous offrant ainsi de nous muscler les cuisses, ou d’user un peu plus notre ascenseur vieillissant, pour descendre ouvrir aux rares visiteurs qui ne se seraient pas enfuis au beau milieu de cette attente effroyable. Cette pause, revenons-y enfin (et relisez tout ce qui précède si vous êtes perdus, en prenant des notes cette fois, merci), que notre humanité donne à la planète, a de plus en plus bonne presse auprès de ceux qui pensent que nous nous en relèverons plus forts, plus que jamais citoyens de notre agora bienveillante qui sera née de cette période de distanciation forcée. Avons-nous tenu nos promesses après les attentats dits « de Charlie Hebdo » ? Non. Depuis le premier que fut le procès intenté contre eux en 2007 et contre la liberté d’expression (car oui c’était un attentat, je n’ai pas honte de l’affirmer), à celui qui vit disparaître ceux qui m’avaient (nous avaient) tant apporté et qui ouvraient leurs gueules quand nous n’étions que trop pleutres pour seulement tiquer. Après ces attaques, nous devions renaître plus soudés, on se l’était juré, il n’en a rien été. Ceux qui disent #JeSuisCharlie sont les premiers à hurler quand la liberté de blâmer les atteint, et ce, même quand ils bossent dans un canard qui se revendique de Beaumarchais et de son plus grand héros. Après le Bataclan : rebelote, nous étions #TousEnTerrasse, mon foie a pris un sacré coup mais aujourd’hui après qu’on se soit encore une fois promis que plus jamais on ne serait désunis, il n’en reste plus rien, c’est oublié. Alors des #RestezChezVous aux applaudissements de façades qui n’acclament qu’une infime proportion (même si elle le mérite mille fois) de ceux qui se battent, en délaissant tous ces métiers de l’ombre qui continuent de faire tourner le monde, aux hashtags les plus inventifs pour attirer les badauds, et j’en fais tristement partie, badaud côté pile, charmeur de serpents côté face, il n’y aura aucun héritage. C’est en homme pessimiste, heureux cependant d’être enfermé avec mon petit Soleil et bientôt libéré, que je regarderai les bonnes intentions du moment se dissoudre dans les marécages acides du quotidien qui nous aura rejoints avec son aréopage de réalités et d’actes manqués à vomir.

ps : je ne suis plus banni.

3 commentaires sur “Billet d’humeur #4

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