Billet d’humeur #5

Un ami nous a fait parvenir ce petit moment d’humeur enfermé chez lui en ces instants où nous luttons contre un ennemi qui n’est invisible que parce que nous avons une mauvaise vue. Ledit ami n’est plus sous le coup d’une restriction de ses agissements sur twitter et, mais reste en isolement, alors il divague. Épisode #5

Une liberté

par @PetrovskyBL

J’écoute comme vous les appels à une nouvelle liberté alors que j’écris ces mots et qu’un barbu mi-gris, mi-crème m’explique à grand renfort de médamzéméssieus qu’il va falloir être libre, mais à condition de ne pas totalement l’être. Nous découvrons tous ensemble que la liberté peut être redéfinie à volonté. Et quoi de plus normal me direz-vous, que de donner une signification aux choses pour mieux les cerner ? Il n’en reste pas moins que de cette liberté nous avons tous une interprétation, personnelle qui vient d’être mise au pas pour, nous dit-on, le plus grand bien de l’humanité et la survie de l’espèce vivante qui inventa le dictionnaire. Enfin, dont l’un des représentants l’inventa, si on peut dire que c’est une invention et non simplement la chronique des savoirs supposés à un instant donné.

Qu’est-ce qui fait que le bleu est bleu et qu’un livre est un livre ? Rien d’autre que la volonté, vertueuse ou pas, de nous le faire croire, par ceux qui détiennent le pouvoir de le déterminer. Pas de théorie du complot derrière mes propos. Je déteste ça. Elles n’ont pour but que de remplir YouTube et de nous faire croire que tout le monde ment. Ce qu’on sait pertinemment vrai, si vous saisissez le paradoxe d’une telle affirmation. Donc qu’adviendrait-il si je décidais seul de redéfinir ma réalité ? Que se passerait-il si tout le monde faisait de même ? Mon bleu serait votre rouge qui serait le vert d’un autre. Ce serait un élan de liberté de penser incroyablement décomplexé, mais totalement désordonné, et finalement affreusement stérile. Je commanderais dans cet imaginaire une voiture et on me livrerait des beignets de fleurs de courgettes que je payerais en petit pois alors que mon vendeur en attendrait des nèfles. Ce serait une anarchie d’incompréhension. On peut aisément conceptualiser dans cette situation que certains, plus faibles ou plus en recherche de reconnaissance, se rapprocheraient de plus forts qu’eux pour s’en faire aimer ou être protégés ainsi des autres, ou plus fourbes, pour y chercher le sponsor à leurs propres mauvais comportements. Ainsi donc se formeraient des clans dans lesquels un langage commun devrait nécessairement apparaître pour assurer la bonne relation vassal-suzerain entre les membres. Il est tout aussi plausible que ce soient les plus forts qui rassemblent autour d’eux des ouailles, mais le résultat est le même, un fort au milieu de plus faibles dévoués. De l’autre côté des possibles, on peut conjecturer que des rapprochements plus égalitaires se feraient. Mais même en les voulant les plus utopiques et collaboratifs qui soient, il viendra un moment où ces nouvelles entités devront s’organiser pour optimiser leurs relations internes, voire se structurer face aux communautés plus centrées sur un membre dirigeant, comme les premières décrites plus haut, qui les menaceraient d’invasion ou de toute autre absurdité qu’on peut vouloir faire pour asservir son prochain. Il faudra donc que nos groupuscules créés pacifiquement dans un idéal de symbiose choisissent de tendre leurs différences vers une concorde. Ainsi certains ne seront plus libres de dire que leur rouge est le bleu de leur voisin. Tous auront le même vert, le même arbre, les mêmes pieds.

Voici donc une bien longue digression qui nous amène à ce jour. Ce jour de presque déconfinement où l’on comprend que nous avions tous une définition de la liberté, mais qu’il nous en est aujourd’hui imposé une. Nous pensions tous être libres, mais cet après-midi il a fallu qu’on nous explique comment nous le serions dorénavant. Et on comprend depuis notre petite fenêtre de pays de la révolution, de civilisation occidentale qui est persuadée de tout pouvoir enseigner aux autres, on comprend que jamais nous n’avons été, à aucun moment, libres. Nous n’avons fait que suivre des règles. Si ces règles se rapprochaient de ce qui nous satisfaisait, alors nous nous sentions affranchis, mais nous n’étions que des gamins débiles à qui on avait tendu un hochet. Et qui nous le tendait ? Pas une société secrète dominant le monde. Vous imaginez bien que l’existence même d’une telle confrérie serait trop belle, car elle expliquerait toute notre servilité sans nous en rendre responsables. Non. Celui, celle, qui nous tendait le hochet, c’était nous-mêmes. Nous-mêmes à travers ceux que nous avions décidé de suivre ? Nous-mêmes à travers nos voisins pour lesquels il ne faut pas trop faire de bruit en marchant sur le parquet ; à travers nos familles, nos amis, nos amours, pour qui on collectionne les concessions. Nous-mêmes à travers nos désirs et surtout à travers nos peurs par lesquelles nous confions à d’autres nos destins.

Il n’existe aucune liberté. Ni celle de naître ou de mourir, ni cette de dire ou d’écouter, d’apprécier, ni même celle de comprendre qu’on n’est pas libre. Tout est imposé. De l’explosion initiale qui donna son élan à l’univers, jusqu’à sa fin qu’aucune de nos sciences ne sait prédire. Entre les deux ? Des instantanés de rien, et nous. Ce « nous » conscient qui ne semble être que le passager d’un corps dont nous ne maîtrisons que très peu d’aspects. Cette conscience emprisonnée dans ce corps. Ces volontés qui ne se réalisent jamais. Entre la naissance et la mort de l’univers il n’y a qu’une presque-infinité de réactions qui s’enchaînent et que nous rêvons aléatoires ou sur lesquelles nous pensons avoir une influence. Nous n’en avons aucune. Et c’est quand on s’en rend compte enfin, que la liberté de croire à notre déterminisme désespérant finit par se faire jour.

Aujourd’hui nous hurlons après un discours dont le seul vrai but était de combler un temps mort entre deux réactions prévues depuis la nuit des temps, déjà programmé et que rien ne pouvait empêcher. Nous hurlons que notre liberté s’en va. Mais quelle liberté ? Donnez-en votre définition. Puis demandez à votre voisin la sienne et mesurez l’immense distance qui vous sépare et l’impossible coexistence de vos deux pensées.

Aujourd’hui nous nous sommes nous-mêmes infligé une définition de la liberté, qui en vaut bien d’autres. Elle ne convient à personne, mais elle nous est commune, comme elle l’a rarement été. Est-ce bien ? Est-ce mieux ? Je n’en sais rien. Je ne fais que la décrire et vais devoir, comme vous, m’y accoutumer… ou pas, qui sait si tout ceci n’est pas enfin l’étincelle du réveil collectif d’une espèce qui se dégoûte elle-même au point de s’entretuer sans relâche ? J’en fais ma part d’espoir et de rêve secret.

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