Billet d’humeur #6

Nous sommes libres. Mais ces quelques semaines de repos forcé. D’enfermement presque volontaire n’ont pas laissé intacte nos santés mentales. Alors les billets d’humeurs et les souvenirs doivent continuer de pleuvoir. Épisode #6

The Lost World

par @PetrovskyBL

Quand Michael Crichton publia en 1995 ses histoires abracadabrantesques sur de grosses bestioles qui reprenaient vie par la volonté seule de quelques hommes mégalomanes, il n’imaginait certainement pas à quel point il écrivait en réalité sur tous les nostalgiques.
Et j’en suis.
J’en suis de ceux qui pensent aux évènements passés en permanence, et s’y accrochent comme des moules à un rocher la veille de la braderie de Lille. J’ai bientôt quarante ans. Un âge que je ne me voyais jamais atteindre. Un âge où normalement on grisonne, et on amène ses gosses devant l’école, dans une bagnole qui ne fait rêver aucune des filles qui s’étalent sur les vitrines des kiosques à journaux, mais peut-être une ou deux mères, c’est toujours ça. J’ai bientôt quarante ans et moi qui fête tous les ans mon anniversaire à m’en faire péter les veines, cette année, à cause d’un virus, je le célèbrerai de chez moi. Et c’est peut-être mieux ? J’en ai marre de boire. J’en ai marre de ne plus me souvenir de ce que je fais. Et puis je vais être père. Bordel. Enfin, si ce machin qui va frôler les quatre kilos aux dires d’un médecin vu hier et qui s’enorgueillissait de badigeonner le ventre bedonnant de ma douce, arrive à s’en extraire ? D’après dame nature oui. Mais quand on est au pied du mur, qui est l’endroit où l’on voit le mieux le mur et non nécessairement le maçon, je le rappelle, on se demande quand même si l’option d’être ovipare n’aurait pas été meilleure ou moins douloureuse. Même si, perdant continuellement tout ce que je cherche en vain, mes clefs principalement, il n’aurait mieux pas valu me confier l’œuf sans une sérieuse balise GPS.

Enfin. J’attends donc, confiné et sobre, ce changement de vie qui en a frappé d’autres avant moi et j’écoute mes souvenirs me causer. Il y a vingt ans. Vingt-deux ans si on tient à être aussi précis que la mode des arrondis ne nous y autorise pas, je passais mon bac, et comme il était de bon ton, j’entamais une première année de classe préparatoire aux grandes écoles d’ingénieurs, qui n’ont de grandes finalement que le fronton sur lequel elles inscrivent leur nom, et leur orgueil. Leur peur aussi de ne plus être grandes un jour et de devoir se mêler à celles qu’elles n’auront jamais que regardées de haut. Une première année de prépa qui découlera sur une seconde, puis trois années d’ingénieur et un DEA (je vous laisse aller sur les moteurs de recherche pour trouver la signification de ce témoignage du passé), dans des établissements qui feraient rêver, mais ne m’ont rien appris. Tout ce que je sais de mon métier aujourd’hui et dont je me sers quotidiennement, je l’ai appris par l’expérience, et la prépa. Oui. Car c’est la prépa qui a certainement été le moment de mes études que j’ai préféré. Apprendre pour apprendre. Sans but. Si ce n’est celui des concours. Mais ils ne m’ont jamais fait peur comme à certains de mes comparses. Du moins jamais autant. Pour autant il fallait bûcher dur pour tout intégrer. Les journées étaient intenses, comme les soirées et les nuits courtes, embrouillées par cet amoncellement de connaissances que le sommeil était censé trier. C’est à ces moments-là. Entre travail et limbes, à la recherche de musique ou de quoi que ce soit d’autre qui pourrait m’apaiser, qu’une nuit je suis tombé sur cette émission de radio qui a marqué ma vie, et ressort aujourd’hui dans mon cœur.

Elle s’appelait LMDMF, « Le Monde De Monsieur Fred », à prononcer LMDMeufs. Notez toute la sensibilité du jeu de mots. Une bande de potes, alunis par hasard sur OUÏ FM, qui n’était alors qu’une radio locale sur Paris, et qui nous jouait de 23 h à minuit des pièces de théâtre radiophoniques qui auraient fait pâlir par leur absurdité le plus fervent adepte de La Huchette, le tout prenant scène dans une onirique forêt magique. Il y avait le gosse Niluje, le Docteur Helmut Perchu, Monsieur Meuble, Léon Tom Cruise, Marguerite, Latex… et plusieurs autres, tous autour de Monsieur Fred, planté par Fred Martin, fils d’un père et d’une mère, tous deux prédisposés à engendrer un gamin babillard, et dont il avait certainement hérité son goût pour les bons calembours et le borderline qu’il érigea tout le long des cinq années de l’émission en talent. Tout pouvait être dit lors de ces mini moments de vie imaginaire. Les histoires étaient toutes plus folles que les autres, elles ont façonné mes rêves d’alors. Chaque opus se terminait par un poème du Docteur qui en profitait pour nous expliquer à sa manière l’énigme, philosophique ou non, du jour, et presque à chaque fois en vers. Il introduisait son monologue par un très cérémonieux « j’ai explication ! » dans un fort accent germanique. Aujourd’hui encore, quand quelqu’un me demande si je connais la raison de telle ou telle chose, je réponds par réflexe presque myotatique cette même phrase de l’ami teuton. Marguerite, la chaussette qui parle, était la voix de la sagesse sortait Monsieur Fred des pires démons, Niluje un pré-pré-prépubère très en avance sur son âge était toujours jeté en pâture pour les pires missions ou bien se lançait à ingurgiter tout et n’importe quoi, ponctuant ses phrases de son rire strident d’humain en pleine mue, et Latex, aussi réalisateur de l’émission, qui balançait en permanence les mêmes phrases préenregistrées, mais grâce auxquelles on comprenait toujours ce qu’il voulait dire, et qui finalement était bien plus expressives que n’importe quelle logorrhée d’érudit.

Quand les aventures étaient terminées, on pouvait entendre un Follow the Yellow brick road, tiré du magicien d’Oz, qui signifiait qu’on allait bientôt s’endormir, puis un au revoir et sur certains épisodes un magique « fais de beaux rêves bébé schtroumpf » suivi de la chanson Nothing Compares 2 U interprétée par Sinead O’Connor.

Pour tous ceux qui ont été touchés par cette émission de radio, il y a eu un avant et un après. Nous nous reconnaissons sur les réseaux et dans la rue à coup de références lancées à la cantonade qui restent souvent incomprises du plus grand nombre. Mais quand enfin nous croisons un acolyte, alors le bonheur est immense. Comme celui de l’expatrié qui retrouve au détour d’un dîner un compatriote pour évoquer le pays de sa naissance, pleurer sur les souvenirs, et sourire tendrement au temps qui passe et qui ne nous les rendra pas. Il n’y a pas d’ennemis au sein des gens qui aiment les belles choses. Ces belles choses qui sont des petits riens. Une mélodie. Trois traits de pinceaux. Des textes ciselés et dits avec le cœur. Il n’y a de chamaillerie que sur ce qu’il faut expliquer. Sur ce qui ne touche pas universellement les âmes.

Je vais bientôt, ou bien tard si on s’en réfère aux doctrines qui m’entourent, être père, et j’espère que je pourrai m’asseoir dans quelques années avec ma fille pour écouter des épisodes du Monde de Monsieur Fred. Elle ne comprendra pas tout. Elle me traitera de vieux con et voudra partir s’amuser avec ses potes à je ne sais quel jeu ou je ne sais quelle activité qui sera à la mode à ce moment-là. Je la laisserai partir bien sûr, heureux de me dire que j’aurais peut-être alors modelé en elle un premier souvenir, un de ces souvenirs qui en resurgira que des décennies plus tard et affichera un sourire en coin sur son visage, accompagné d’un petit haussement d’épaules et de notre image à tous les deux lors de ce premier instant qui s’imprimera sur la rétine de sa mémoire. Je serai certainement mort, vieux, amnésique, perdu dans le brouillard d’une fin de vie à ce moment-là. C’est certain même. Elle se retournera vers son amant, son amante, son gosse, son perroquet gris, n’importe quoi, et lui dira comment son père l’avait assise une fois pour lui faire découvrir ses souvenirs. Elle s’assiéra alors et partagera avec cet être plus chanceux qu’il n’aurait jamais imaginé l’être, sa madeleine. Pas la nôtre. La sienne. Celle qui comme moi l’aura prise aux tripes, au hasard, en lui offrant les clefs de la compréhension de l’utilité de l’existence, celle de rêver de la beauté éternelle et de pouvoir, une seconde, la toucher puis la laisser s’évaporer et nous pénétrer à tout jamais.

Un commentaire sur “Billet d’humeur #6

  1. Félicitations et bienvenue aux clubs. Celui des parents quarantenair-ishs, celui des prousteux madeleinant, celui des étudiants de l’expérience. Bienvenue camarade. Mais surtout, félicitations et bonnes nuits… oui, le pluriel est de rigueur, pour l’instant.

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