Billet d’humeur #6

Nous sommes libres. Mais ces quelques semaines de repos forcé. D’enfermement presque volontaire n’ont pas laissé intacte nos santés mentales. Alors les billets d’humeurs et les souvenirs doivent continuer de pleuvoir. Épisode #6

The Lost World

par @PetrovskyBL

Quand Michael Crichton publia en 1995 ses histoires abracadabrantesques sur de grosses bestioles qui reprenaient vie par la volonté seule de quelques hommes mégalomanes, il n’imaginait certainement pas à quel point il écrivait en réalité sur tous les nostalgiques.
Et j’en suis.
J’en suis de ceux qui pensent aux évènements passés en permanence, et s’y accrochent comme des moules à un rocher la veille de la braderie de Lille. J’ai bientôt quarante ans. Un âge que je ne me voyais jamais atteindre. Un âge où normalement on grisonne, et on amène ses gosses devant l’école, dans une bagnole qui ne fait rêver aucune des filles qui s’étalent sur les vitrines des kiosques à journaux, mais peut-être une ou deux mères, c’est toujours ça. J’ai bientôt quarante ans et moi qui fête tous les ans mon anniversaire à m’en faire péter les veines, cette année, à cause d’un virus, je le célèbrerai de chez moi. Et c’est peut-être mieux ? J’en ai marre de boire. J’en ai marre de ne plus me souvenir de ce que je fais. Et puis je vais être père. Bordel. Enfin, si ce machin qui va frôler les quatre kilos aux dires d’un médecin vu hier et qui s’enorgueillissait de badigeonner le ventre bedonnant de ma douce, arrive à s’en extraire ? D’après dame nature oui. Mais quand on est au pied du mur, qui est l’endroit où l’on voit le mieux le mur et non nécessairement le maçon, je le rappelle, on se demande quand même si l’option d’être ovipare n’aurait pas été meilleure ou moins douloureuse. Même si, perdant continuellement tout ce que je cherche en vain, mes clefs principalement, il n’aurait mieux pas valu me confier l’œuf sans une sérieuse balise GPS.

Enfin. J’attends donc, confiné et sobre, ce changement de vie qui en a frappé d’autres avant moi et j’écoute mes souvenirs me causer. Il y a vingt ans. Vingt-deux ans si on tient à être aussi précis que la mode des arrondis ne nous y autorise pas, je passais mon bac, et comme il était de bon ton, j’entamais une première année de classe préparatoire aux grandes écoles d’ingénieurs, qui n’ont de grandes finalement que le fronton sur lequel elles inscrivent leur nom, et leur orgueil. Leur peur aussi de ne plus être grandes un jour et de devoir se mêler à celles qu’elles n’auront jamais que regardées de haut. Une première année de prépa qui découlera sur une seconde, puis trois années d’ingénieur et un DEA (je vous laisse aller sur les moteurs de recherche pour trouver la signification de ce témoignage du passé), dans des établissements qui feraient rêver, mais ne m’ont rien appris. Tout ce que je sais de mon métier aujourd’hui et dont je me sers quotidiennement, je l’ai appris par l’expérience, et la prépa. Oui. Car c’est la prépa qui a certainement été le moment de mes études que j’ai préféré. Apprendre pour apprendre. Sans but. Si ce n’est celui des concours. Mais ils ne m’ont jamais fait peur comme à certains de mes comparses. Du moins jamais autant. Pour autant il fallait bûcher dur pour tout intégrer. Les journées étaient intenses, comme les soirées et les nuits courtes, embrouillées par cet amoncellement de connaissances que le sommeil était censé trier. C’est à ces moments-là. Entre travail et limbes, à la recherche de musique ou de quoi que ce soit d’autre qui pourrait m’apaiser, qu’une nuit je suis tombé sur cette émission de radio qui a marqué ma vie, et ressort aujourd’hui dans mon cœur.

Elle s’appelait LMDMF, « Le Monde De Monsieur Fred », à prononcer LMDMeufs. Notez toute la sensibilité du jeu de mots. Une bande de potes, alunis par hasard sur OUÏ FM, qui n’était alors qu’une radio locale sur Paris, et qui nous jouait de 23 h à minuit des pièces de théâtre radiophoniques qui auraient fait pâlir par leur absurdité le plus fervent adepte de La Huchette, le tout prenant scène dans une onirique forêt magique. Il y avait le gosse Niluje, le Docteur Helmut Perchu, Monsieur Meuble, Léon Tom Cruise, Marguerite, Latex… et plusieurs autres, tous autour de Monsieur Fred, planté par Fred Martin, fils d’un père et d’une mère, tous deux prédisposés à engendrer un gamin babillard, et dont il avait certainement hérité son goût pour les bons calembours et le borderline qu’il érigea tout le long des cinq années de l’émission en talent. Tout pouvait être dit lors de ces mini moments de vie imaginaire. Les histoires étaient toutes plus folles que les autres, elles ont façonné mes rêves d’alors. Chaque opus se terminait par un poème du Docteur qui en profitait pour nous expliquer à sa manière l’énigme, philosophique ou non, du jour, et presque à chaque fois en vers. Il introduisait son monologue par un très cérémonieux « j’ai explication ! » dans un fort accent germanique. Aujourd’hui encore, quand quelqu’un me demande si je connais la raison de telle ou telle chose, je réponds par réflexe presque myotatique cette même phrase de l’ami teuton. Marguerite, la chaussette qui parle, était la voix de la sagesse sortait Monsieur Fred des pires démons, Niluje un pré-pré-prépubère très en avance sur son âge était toujours jeté en pâture pour les pires missions ou bien se lançait à ingurgiter tout et n’importe quoi, ponctuant ses phrases de son rire strident d’humain en pleine mue, et Latex, aussi réalisateur de l’émission, qui balançait en permanence les mêmes phrases préenregistrées, mais grâce auxquelles on comprenait toujours ce qu’il voulait dire, et qui finalement était bien plus expressives que n’importe quelle logorrhée d’érudit.

Quand les aventures étaient terminées, on pouvait entendre un Follow the Yellow brick road, tiré du magicien d’Oz, qui signifiait qu’on allait bientôt s’endormir, puis un au revoir et sur certains épisodes un magique « fais de beaux rêves bébé schtroumpf » suivi de la chanson Nothing Compares 2 U interprétée par Sinead O’Connor.

Pour tous ceux qui ont été touchés par cette émission de radio, il y a eu un avant et un après. Nous nous reconnaissons sur les réseaux et dans la rue à coup de références lancées à la cantonade qui restent souvent incomprises du plus grand nombre. Mais quand enfin nous croisons un acolyte, alors le bonheur est immense. Comme celui de l’expatrié qui retrouve au détour d’un dîner un compatriote pour évoquer le pays de sa naissance, pleurer sur les souvenirs, et sourire tendrement au temps qui passe et qui ne nous les rendra pas. Il n’y a pas d’ennemis au sein des gens qui aiment les belles choses. Ces belles choses qui sont des petits riens. Une mélodie. Trois traits de pinceaux. Des textes ciselés et dits avec le cœur. Il n’y a de chamaillerie que sur ce qu’il faut expliquer. Sur ce qui ne touche pas universellement les âmes.

Je vais bientôt, ou bien tard si on s’en réfère aux doctrines qui m’entourent, être père, et j’espère que je pourrai m’asseoir dans quelques années avec ma fille pour écouter des épisodes du Monde de Monsieur Fred. Elle ne comprendra pas tout. Elle me traitera de vieux con et voudra partir s’amuser avec ses potes à je ne sais quel jeu ou je ne sais quelle activité qui sera à la mode à ce moment-là. Je la laisserai partir bien sûr, heureux de me dire que j’aurais peut-être alors modelé en elle un premier souvenir, un de ces souvenirs qui en resurgira que des décennies plus tard et affichera un sourire en coin sur son visage, accompagné d’un petit haussement d’épaules et de notre image à tous les deux lors de ce premier instant qui s’imprimera sur la rétine de sa mémoire. Je serai certainement mort, vieux, amnésique, perdu dans le brouillard d’une fin de vie à ce moment-là. C’est certain même. Elle se retournera vers son amant, son amante, son gosse, son perroquet gris, n’importe quoi, et lui dira comment son père l’avait assise une fois pour lui faire découvrir ses souvenirs. Elle s’assiéra alors et partagera avec cet être plus chanceux qu’il n’aurait jamais imaginé l’être, sa madeleine. Pas la nôtre. La sienne. Celle qui comme moi l’aura prise aux tripes, au hasard, en lui offrant les clefs de la compréhension de l’utilité de l’existence, celle de rêver de la beauté éternelle et de pouvoir, une seconde, la toucher puis la laisser s’évaporer et nous pénétrer à tout jamais.

Billet d’humeur #5

Un ami nous a fait parvenir ce petit moment d’humeur enfermé chez lui en ces instants où nous luttons contre un ennemi qui n’est invisible que parce que nous avons une mauvaise vue. Ledit ami n’est plus sous le coup d’une restriction de ses agissements sur twitter et, mais reste en isolement, alors il divague. Épisode #5

Une liberté

par @PetrovskyBL

J’écoute comme vous les appels à une nouvelle liberté alors que j’écris ces mots et qu’un barbu mi-gris, mi-crème m’explique à grand renfort de médamzéméssieus qu’il va falloir être libre, mais à condition de ne pas totalement l’être. Nous découvrons tous ensemble que la liberté peut être redéfinie à volonté. Et quoi de plus normal me direz-vous, que de donner une signification aux choses pour mieux les cerner ? Il n’en reste pas moins que de cette liberté nous avons tous une interprétation, personnelle qui vient d’être mise au pas pour, nous dit-on, le plus grand bien de l’humanité et la survie de l’espèce vivante qui inventa le dictionnaire. Enfin, dont l’un des représentants l’inventa, si on peut dire que c’est une invention et non simplement la chronique des savoirs supposés à un instant donné.

Qu’est-ce qui fait que le bleu est bleu et qu’un livre est un livre ? Rien d’autre que la volonté, vertueuse ou pas, de nous le faire croire, par ceux qui détiennent le pouvoir de le déterminer. Pas de théorie du complot derrière mes propos. Je déteste ça. Elles n’ont pour but que de remplir YouTube et de nous faire croire que tout le monde ment. Ce qu’on sait pertinemment vrai, si vous saisissez le paradoxe d’une telle affirmation. Donc qu’adviendrait-il si je décidais seul de redéfinir ma réalité ? Que se passerait-il si tout le monde faisait de même ? Mon bleu serait votre rouge qui serait le vert d’un autre. Ce serait un élan de liberté de penser incroyablement décomplexé, mais totalement désordonné, et finalement affreusement stérile. Je commanderais dans cet imaginaire une voiture et on me livrerait des beignets de fleurs de courgettes que je payerais en petit pois alors que mon vendeur en attendrait des nèfles. Ce serait une anarchie d’incompréhension. On peut aisément conceptualiser dans cette situation que certains, plus faibles ou plus en recherche de reconnaissance, se rapprocheraient de plus forts qu’eux pour s’en faire aimer ou être protégés ainsi des autres, ou plus fourbes, pour y chercher le sponsor à leurs propres mauvais comportements. Ainsi donc se formeraient des clans dans lesquels un langage commun devrait nécessairement apparaître pour assurer la bonne relation vassal-suzerain entre les membres. Il est tout aussi plausible que ce soient les plus forts qui rassemblent autour d’eux des ouailles, mais le résultat est le même, un fort au milieu de plus faibles dévoués. De l’autre côté des possibles, on peut conjecturer que des rapprochements plus égalitaires se feraient. Mais même en les voulant les plus utopiques et collaboratifs qui soient, il viendra un moment où ces nouvelles entités devront s’organiser pour optimiser leurs relations internes, voire se structurer face aux communautés plus centrées sur un membre dirigeant, comme les premières décrites plus haut, qui les menaceraient d’invasion ou de toute autre absurdité qu’on peut vouloir faire pour asservir son prochain. Il faudra donc que nos groupuscules créés pacifiquement dans un idéal de symbiose choisissent de tendre leurs différences vers une concorde. Ainsi certains ne seront plus libres de dire que leur rouge est le bleu de leur voisin. Tous auront le même vert, le même arbre, les mêmes pieds.

Voici donc une bien longue digression qui nous amène à ce jour. Ce jour de presque déconfinement où l’on comprend que nous avions tous une définition de la liberté, mais qu’il nous en est aujourd’hui imposé une. Nous pensions tous être libres, mais cet après-midi il a fallu qu’on nous explique comment nous le serions dorénavant. Et on comprend depuis notre petite fenêtre de pays de la révolution, de civilisation occidentale qui est persuadée de tout pouvoir enseigner aux autres, on comprend que jamais nous n’avons été, à aucun moment, libres. Nous n’avons fait que suivre des règles. Si ces règles se rapprochaient de ce qui nous satisfaisait, alors nous nous sentions affranchis, mais nous n’étions que des gamins débiles à qui on avait tendu un hochet. Et qui nous le tendait ? Pas une société secrète dominant le monde. Vous imaginez bien que l’existence même d’une telle confrérie serait trop belle, car elle expliquerait toute notre servilité sans nous en rendre responsables. Non. Celui, celle, qui nous tendait le hochet, c’était nous-mêmes. Nous-mêmes à travers ceux que nous avions décidé de suivre ? Nous-mêmes à travers nos voisins pour lesquels il ne faut pas trop faire de bruit en marchant sur le parquet ; à travers nos familles, nos amis, nos amours, pour qui on collectionne les concessions. Nous-mêmes à travers nos désirs et surtout à travers nos peurs par lesquelles nous confions à d’autres nos destins.

Il n’existe aucune liberté. Ni celle de naître ou de mourir, ni cette de dire ou d’écouter, d’apprécier, ni même celle de comprendre qu’on n’est pas libre. Tout est imposé. De l’explosion initiale qui donna son élan à l’univers, jusqu’à sa fin qu’aucune de nos sciences ne sait prédire. Entre les deux ? Des instantanés de rien, et nous. Ce « nous » conscient qui ne semble être que le passager d’un corps dont nous ne maîtrisons que très peu d’aspects. Cette conscience emprisonnée dans ce corps. Ces volontés qui ne se réalisent jamais. Entre la naissance et la mort de l’univers il n’y a qu’une presque-infinité de réactions qui s’enchaînent et que nous rêvons aléatoires ou sur lesquelles nous pensons avoir une influence. Nous n’en avons aucune. Et c’est quand on s’en rend compte enfin, que la liberté de croire à notre déterminisme désespérant finit par se faire jour.

Aujourd’hui nous hurlons après un discours dont le seul vrai but était de combler un temps mort entre deux réactions prévues depuis la nuit des temps, déjà programmé et que rien ne pouvait empêcher. Nous hurlons que notre liberté s’en va. Mais quelle liberté ? Donnez-en votre définition. Puis demandez à votre voisin la sienne et mesurez l’immense distance qui vous sépare et l’impossible coexistence de vos deux pensées.

Aujourd’hui nous nous sommes nous-mêmes infligé une définition de la liberté, qui en vaut bien d’autres. Elle ne convient à personne, mais elle nous est commune, comme elle l’a rarement été. Est-ce bien ? Est-ce mieux ? Je n’en sais rien. Je ne fais que la décrire et vais devoir, comme vous, m’y accoutumer… ou pas, qui sait si tout ceci n’est pas enfin l’étincelle du réveil collectif d’une espèce qui se dégoûte elle-même au point de s’entretuer sans relâche ? J’en fais ma part d’espoir et de rêve secret.

Billet d’humeur #4

Un ami nous a fait parvenir ce petit moment d’humeur enfermé chez lui en ces instants où nous luttons contre un ennemi qui n’est invisible que parce que nous avons une mauvaise vue. Ledit ami est sous le coup d’une restriction de ses agissements sur twitter et perdu dans son isolement, il divague. Épisode #4

Point-virgule

par @PetrovskyBL

On m’a fait remarquer, à juste titre ou pas mais la personne qui a osé a toutes les raisons de ne pas avoir tort, que j’utilisais trop, et trop mal, les points-virgules. Ce billet sera donc (je préviens !), en plus de ce qu’il devait être à la base, une anarchie, une rébellion, contre le parfait usage de la ponctuation ; et il y aura quatre points-virgules, dont celui que vous venez de passer, ni plus, ni moins, pour lutter contre leur extinction programmée par des réformistes sanguinaires à l’apnée médiocre. Que voulez-vous ? C’est mon côté sauvegarde-des-espèces-en-voie-de-disparition. J’ai d’ailleurs chez moi une femelle dodo vivante de toute beauté, prénommée Micheline, que beaucoup d’insulaires et d’ornithologues m’envieraient. Ce signe, le point-virgule — suivez un peu bon sang — peut servir à tout un tas de choses puisque son origine et ses premiers emplois sont flous, mais il est communément admis qu’il permet principalement de séparer les parties d’une phrase qui n’ont pas de lien entre elles, ou de faire une pause dans une phrase trop longue, notamment quand ladite phrase est déjà remplie de virgules qui auraient perdu le lecteur dans les méandres de la pensée d’un auteur tenté de croire, sans qu’on en ait de certitude, qu’un point trop rapidement posé est l’ennemi du bien, et que la langueur monotone des circonvolutions d’une interminable mélopée godillant de ponctuation en ponctuation résonne à l’oreille des liseurs comme le son feutré et grisant d’un string qu’on claque sur un fessier dont le sexe (ou le règne) ne regarde que les mœurs de celui ou celle qui le convoite. Le point-virgule sauve donc des vies en autorisant une légère respiration au lecteur qui sans cela tournerait au violet, ou au bleu, ou au vert pour ceux de nos congénères souffrant de tritanopie, sous l’absence d’oxygène et mourrait mollement dans un râle baveux dégoûtant. C’est que respirer est un réflexe qui a permis à notre espèce, et à toutes celles dites aérobie – rien à voir avec la gymnastique matinale – de survivre, de procréer sereinement sans s’étouffer et d’envahir la surface du globe tranquillement jusqu’à ce jour de retour de bâton où un pangolin a asphyxié l’humanité et nous oblige à côtoyer de près des proches devenus trop proches. Je n’ai pas ce problème car je suis très heureux de passer plus de temps avec ma douce, même si cette période est synonyme d’un surcroît d’activité pour nous-deux, et qu’elle m’éloigne tristement de cette machine automatique à café aux chromes tapageurs qui était devenue ma maîtresse de pauses ; enfermé je bois maintenant de l’eau chaude avec tout un tas de plantes dedans, ma compagne d’infortune, et de vie, appelle cela du thé et prétend que c’est très bon pour ce que j’ai (même si j’ignore ce que je suis censé avoir) mais je vois bien que c’est pour nommer l’innommable, ou pour m’amadouer, et elle y arrive en plus, c’est parce que je suis une bonne pâte et que je me laisse faire ; par contre qu’est-ce que ça fait pisser ! Mais penchons-nous, sans tout de même laisser notre fondement et ses orifices accessibles aux plus affamés des confinés, je vous rappelle qu’il faut garder ses distances, et que cela vaut pour toutes les parties du corps ; penchons-nous donc sur cette humanité recluse à la manière d’un vieil ermite malodorant au sommet d’une montagne qui n’attire que les pandas belliqueux et les producteurs de dessins animés. Puisqu’on parle de respirer au milieu d’une tirade trop longue — le point-virgule toujours — interrogeons-nous. Cette pause horrible demandée par la nature à notre espèce humanoïde, absolument pas enviée par aucune autre, humanoïde ou pas, de l’univers qui serait capable de nous contacter, car aucune ne l’a fait, ce qui prouve (monsieur le juge !) qu’on doit être sacrément peu désirables, ou que leur système postal est aussi détestable que nos livreurs de colis qui prétendent qu’on n’est jamais chez nous, même quand c’est le docteur qui nous y oblige. Personnellement je vais faire montre d’honnêteté et attribuer cette attitude énervante des services de messagerie aux dysfonctionnements chroniques de notre interphone, que notre propriétaire, qui a la chance de posséder tout l’immeuble et de vivre au dernier étage de celui-ci, ne trouve pas assez rentable de réparer, nous offrant ainsi de nous muscler les cuisses, ou d’user un peu plus notre ascenseur vieillissant, pour descendre ouvrir aux rares visiteurs qui ne se seraient pas enfuis au beau milieu de cette attente effroyable. Cette pause, revenons-y enfin (et relisez tout ce qui précède si vous êtes perdus, en prenant des notes cette fois, merci), que notre humanité donne à la planète, a de plus en plus bonne presse auprès de ceux qui pensent que nous nous en relèverons plus forts, plus que jamais citoyens de notre agora bienveillante qui sera née de cette période de distanciation forcée. Avons-nous tenu nos promesses après les attentats dits « de Charlie Hebdo » ? Non. Depuis le premier que fut le procès intenté contre eux en 2007 et contre la liberté d’expression (car oui c’était un attentat, je n’ai pas honte de l’affirmer), à celui qui vit disparaître ceux qui m’avaient (nous avaient) tant apporté et qui ouvraient leurs gueules quand nous n’étions que trop pleutres pour seulement tiquer. Après ces attaques, nous devions renaître plus soudés, on se l’était juré, il n’en a rien été. Ceux qui disent #JeSuisCharlie sont les premiers à hurler quand la liberté de blâmer les atteint, et ce, même quand ils bossent dans un canard qui se revendique de Beaumarchais et de son plus grand héros. Après le Bataclan : rebelote, nous étions #TousEnTerrasse, mon foie a pris un sacré coup mais aujourd’hui après qu’on se soit encore une fois promis que plus jamais on ne serait désunis, il n’en reste plus rien, c’est oublié. Alors des #RestezChezVous aux applaudissements de façades qui n’acclament qu’une infime proportion (même si elle le mérite mille fois) de ceux qui se battent, en délaissant tous ces métiers de l’ombre qui continuent de faire tourner le monde, aux hashtags les plus inventifs pour attirer les badauds, et j’en fais tristement partie, badaud côté pile, charmeur de serpents côté face, il n’y aura aucun héritage. C’est en homme pessimiste, heureux cependant d’être enfermé avec mon petit Soleil et bientôt libéré, que je regarderai les bonnes intentions du moment se dissoudre dans les marécages acides du quotidien qui nous aura rejoints avec son aréopage de réalités et d’actes manqués à vomir.

ps : je ne suis plus banni.

Billet d’humeur #3

Un ami nous a fait parvenir ce petit moment d’humeur enfermé chez lui en ces instants où nous luttons contre un ennemi qui n’est invisible que parce que nous avons une mauvaise vue. Ledit ami est sous le coup d’une restriction de ses agissements sur twitter et perdu dans son isolement, il divague. Épisode #3

Le chant de la mouette

par @PetrovskyBL

Ça ne chante pas une mouette, ça rit puis ça hurle. Ça ne sait faire que ça. Ça dort un peu. Ça chie beaucoup, car ça mange tout autant et ça a un système digestif finalement assez court, il n’y a en effet pas besoin d’une énergie démentielle pour envoyer en l’air ce volatile dont les os sont aussi creux que les pensées d’un bigot face à une capote anglaise. Ou face à ma soeur si j’en avais une. Depuis ma maison devenue prison, depuis que l’on m’a banni, depuis que nous avons tous l’impression d’être dans un mauvais film, je pense à la mouette comme d’autres pensent au cygne majestueux qui danse sur ses pointes et meurt devant le public. Je suis la mort rieuse. Car oui, c’est peut-être plus drôle en ce moment de mourir que de rester. Tant partent qui laissent les damnés guéris, ou pas encore malades, avec leurs larmes. C’est triste de vivre, mais la mouette rit. Elle se fout légèrement de nous, elle sera là demain encore à grignoter des vers puisque nos déchets seront morts avec nous, et que ces lombrics nous prendront notre sève, notre chair. Ça ne vit pas vieux une mouette, et parfois même moins quand ça se prend une voiture lancée trop vite entre un chez-soi exigu et la tablée d’une belle-mère un dimanche de cris d’enfants. Mais il n’y a plus de voitures maintenant, et les enfants crient de peur de ne jamais grandir ; ce maudit Pan qui ne le voulait pas, lui, maintenant il en rêverait. Je n’ai toujours pas de caillou à jeter à cette mouette, je ne sais même pas si c’est celle d’hier ou une de ses soeurs, ou cousines, ou cousin, j’en sais quoi, moi, de l’arbre généalogique de ces piafs et de leurs sexes ? Je fais d’un oeil le tour de la pièce qui me calfeutre, il n’y a rien à lancer, rien qui ne me soit devenu que trop précieux aujourd’hui. Tout ce que je ne voulais plus, pour rien au monde maintenant je ne m’en séparerais. Tout m’accompagnera dans cette tombe où je gis déjà accoudé à la fenêtre. Gésir. Voilà un joli verbe que je n’aurais pas assez employé. Gésir. Comme les rois et les reines qui seuls gisent alors que nous nous décomposons, et que je regarde ma mouette qui n’a aucune attention pour moi. Je vais refermer la fenêtre et si demain je me lève, je reviendrai la voir, cette pétasse, qui sera encore là quand je serai mort à manger des papiers dans cette poubelle des quais de Seine que le vent agite bien gentiment.

Billet d’humeur #2

Un ami nous a fait parvenir ce petit moment d’humeur enfermé chez lui en ces instants où nous luttons contre un ennemi qui n’est invisible que parce que nous avons une mauvaise vue. Ledit ami est sous le coup d’une restriction de ses agissements sur twitter et perdu dans son isolement, il divague. Épisode #2

1000 mots tout pile !

par @PetrovskyBL

Il ne faut jamais commencer un texte en parlant de la météo et du temps qui passe. Le génie qui a écrit ça n’a jamais vécu en confinement, et n’a jamais été banni de Twitter (ou j’ai une petite aigreur et ça risque de ressortir dans plusieurs billets). Alors en la mémoire de celui qui, caché quelque part dans l’Internet des donneurs de leçon, érige les règles qui doivent faire de nous de meilleurs écrivains, mais toujours moins bon que lui pour qu’il garde sa suprématie, je vais vous dire qu’il fait beau et que le temps semble s’étirer comme un long ruban infini de morve. J’utilise le masculin parce que ma maudite langue n’a pas de neutre, ce qui est d’une débilité sans nom et prouve bien qu’à un moment précis de notre histoire une bande de mecs s’est réunie pour établir qu’ils allaient prendre la main sur toute la population humaine, gonzesses comprises, et balancer par la fenêtre tout ce qui pourrait nuire à cette suprématie. Monde de merde. Je glisse deux trois lieux communs de telle sorte qu’on soit sur la même longueur d’onde : manger ou être mangé (maxime qui se révèle aussi être un excellent exercice de conjugaison pour les massacreurs d’orthographe et de grammaire du web – et non je ne suis pas un grammar-nazi, mais si j’écris « mangé ou être manger » ben ça ne veut pas du tout dire la même chose ; alors, écrivez comme vous voulez, mais rendez-le compréhensible bordel de nom d’un p’tit bonhomme en bois). Donc, vous voyez vous me faites digresser, manger ou être mangé. Chacun se grimpe dessus, on est ravi de donner un coup de main, mais faut que ça se voit, faut qu’on parle de nous. Même ceux dont c’est la vocation se médiatisent comme des bimbos à (trop) gros tétés sur des écrans plats comme leurs encéphalogrammes. Les bigots en tout genre, les patrons d’industries, les mécènes, les guides spirituels (dont on espère que la plupart toussent, car sans vouloir leur mort, pendant qu’ils font ça, ils nous emmerdent moins) et mon voisin qui a cru bon de mettre une affiche dans l’escalier et de la signer de manière assez explicite afin qu’on le reconnaisse bien. Il s’y est tellement bien pris qu’après avoir lu son message, sa signature m’a tellement subjugué que j’ai complètement oublié de quoi il voulait parler. Il fait beau donc, et les gens profitent de chaque instant donné pour se montrer supérieurs. Même simplement « merci » relève de l’art de passer au-dessus de celui qui nous a rendu service. On répond à ces mails de collègues qui nous apportent la donnée indispensable qu’on attendait depuis des jours par un : « merci Machin, grâce à toi je vais enfin pouvoir avancer mon truc formidable qui révolutionnera l’univers ». Analysons cette phrase. Elle commence bien « merci Machin », sobre, efficace ; les variantes boboïsanto-cadre-supérieurs « merci à toi » ou « merci pour l’équipe » sont toutes deux valables, quoi qu’elles amènent une petite envie de gerber supplémentaire. « grâce à toi », sublime, on reconnaît dans l’auteur de la missive à laquelle on répond qu’il a contribué à nous sortir d’une merde noire ; certains utilisent aussi cette formule avec beaucoup d’ironie, mais cela présuppose que les autres lecteurs et le récipiendaire aient une capacité intellectuelle légèrement au-dessus de celle de la fougère, et rien n’est moins sûr à ce stade d’anthropophagie bureaucratique. « je vais enfin pouvoir avancer », et bim ! dans ta face ; ça fait des mois qu’on poireaute espèce de dégénéré et c’est maintenant que tu daignes te sortir les doigts du rectum pour faire quelque chose de correct de ta vie, branleur. « mon truc » c’est le mien à moi, le plus beau le plus doux le plus indispensable que tu sais pas encore que tu ne pourras plus t’en passer mais je te le dis déjà c’t’une tuerie ; pas mieux comme explication. « formidable qui révolutionnera l’univers » on touche au sublime, comme disait l’autre (je ne le cite plus parce qu’il a écrit du génial mais il pensait comme un anus atrophié gorgé d’hémorroïdes), c’est l’infini mis à la portée des caniches. Voilà. Quelle autre démonstration voulez-vous ? Ne recevez-vous pas, et surtout, bande d’infâmes prétentieux du bon-cœur gratos mais avec Taxe Insipide du Tout Pour Moi Les Trous-d’Balles (TITPMLB, on y reviendra un jour, retenez le concept), n’écrivez-vous pas vous-même ce genre de messages ? Avouez ! Et même si vous n’avouez pas, je le sais, je le sens ; et je le fais aussi. Évidemment, vous ne pensez tout de même pas que je vais laisser Bidule du service marketing ou Trucmuche du cinquième étage de mon immeuble, s’accorder une gloire qui aura déjà assez de mal à couvrir mes épaules larges comme celles de mille Titans ? Faut pas déconner. Il fait beau. Cette conne de mouette ou une de ses cousines est revenue. Je ne sais même plus ce que je voulais vous dire, et pourtant je sens que c’était très important. Alors, adulez-moi comme si je vous avais raconté l’histoire du siècle, parlez-en autour de vous, que la plèbe s’en délecte également. Et si vous croisez mon salopard de voisin, vous lui direz que ce n’est pas le moment de faire des travaux de percement en plein confinement, ça peut rendre les voisins du dessous légèrement irritables, et contrairement à lui ces mêmes voisins ont fait les études scientifiques, notamment en chimie, nécessaires pour lui rendre la vie tout à fait misérable, il n’aura jamais assez de PQ pour tenir ces années d’isolement social qui se profilent à l’horizon. Quoi ? Vous croyez vraiment que ça ne va durer que quelques semaines ? Les portes se rouvriront, oui, mais vous verrez, l’isolement enroulé dans son drap trompeur de bienfaisance, de fraternité, d’amour mutuel et de vivre-ensemble, cet isolement des âmes ne se rencontrant que pour s’affronter ne fait que commencer. Bon combat à tous. La nature saura réguler le reste, faisons-lui confiance, elle est déjà en train de le faire.